4 - Retour à la réalité ?

Publié le par Luigi MANATA

Il y a toujours un moment délicat dans les relations, c'est celui où on découvre l'autre tel qu'il est et pas tel qu'il a voulu se présenter ou tel qu'on a pu croire ou fantasmé qu'il était. Que cela arrive à la première rencontre ou après sept ans de vie commune (oui, des fois, il faut du temps pour sortir de la psychose), c'est l'instant de vérité où on sait vraiment si on est capable d'aimer l'autre plus que son fantasme.

Mes premières rencontres ont toujours été pour moi des gouffres d'angoisse. Pour une raison que j'ignore, je ressens toujours un trac digne d'un Brel qui gerbait à chaque fois qu'il devait monter sur scène. C'est d'ailleurs un mystère de penser que tous les gens qui sont ainsi, continuent malgré les affres sans fond qu'ils subissent, à braver leur terreur, à recommencer sans cesse ce chemin de croix. Comme si éviter cet affrontement avec soi-même, cet ajustement avec l'autre, pouvait signifier renoncer à la vie elle-même.

 

En même temps, compte tenu des échecs que j'ai subis, je me demande finalement si ces sentiments si terrifiants ne sont pas tout simplement un avertissement venant de l'inconscient qui me dit : "attention danger" ; "attention tu vas morfler" ; "attention galère"… Bref comme un message insistant, que généralement je n'écoute pas, qui me dit que je m'embarque dans une histoire où après avoir été heureux, je vais souffrir.

Mais comme les artistes, une fois sur "scène", j'en oublie même à quel point j'ai pu être si mal et la griserie de la découverte m'envahit. On devrait toujours faire confiance à sa petite voix intérieure, malheureusement mon intellect ne supporte pas l'impossible et j'y vais quand même ; même quand c'est avec la certitude que cela va être une foirade de plus…

 

Je me demande souvent si tous les rites qui ponctuaient les rencontres d'approche de nos parents n'avaient pas une fonction essentielle dans la découverte de l'autre. Cela s'appelait les fiançailles. Tout un temps qui semble superflu aujourd'hui, mais qui était l'essence même du véritable et nécessairement long rythme sentimental pour intégrer la certitude que l'autre est bien celui ou celle qu'on attendait… même si cela n'a jamais empêché les divorces.

Au cours de ma vie, je n'ai véritablement vécu ce temps particulier qu'avec Hestia. Malgré le coup de foudre que j'ai ressenti dès que j'ai vu ses yeux, je me suis tenu et retenu. Il est vrai que compte tenu du fait qu'elle était mariée, c'était plus facile de se retenir ; il était hors de question pour moi de m'embarquer dans une histoire où des enjeux inconscients et morbides dépasseraient mon désir.

 

J'ai vécu pour la première fois de ma vie avec elle 2 ans de désir contenu et caché. Je dois dire que ce fût une nouvelle et délicieuse sensation de plénitude et de joie où jamais la sensation de manque n'a atteint ma conscience. Je la désirais, je l'aimais et cela suffisait à remplir ma vie. Au bout de deux ans de collaboration très proche où le moindre frôlement de son corps me provoquait une érection que j'avais toutes les peines à dissimuler, je continuais à être le seul à la vouvoyer, alors que tout le monde se tutoyait dans cette entreprise. Ce vouvoiement avait quelque chose de désuet et d'anachronique, pourtant je le pratiquais avec volupté… et elle me le rendait bien. C'était ma protection, pour ne pas faire une crise d'auto combustion qui m'aurait laissé pire qu'un tas de cendres sur le sol. Je crois que c'est là que j'ai expérimenté ce que cela voulait dire que de respecter le "rythme psychique", si nécessaire pour que le désir ne se transforme pas en angoisse qui ferait faire n'importe quoi.

 

Même s'il n'avait jamais rien dû se passer d'autre avec elle que ce quotidien professionnel que nous partagions, ce désir contenu a ouvert en moi tout un monde que je ne soupçonnais même pas, celui de l'imaginaire amoureux. J'avais tellement vécu auparavant dans le passage à l'acte des rencontres "faciles", même si certaines ont donné naissance à de vraies histoires, que découvrir l'autre en ajustant constamment mon imaginaire à la réalité a été une des expériences la plus intense, la plus initiatique et la plus belle qu'il m'ait été donné de vivre.

Lorsque je me suis déclaré à elle, après qu'incidemment elle m'ait fait savoir qu'elle divorçait, je me sentais si plein de certitudes sur ce que je pouvais réellement attendre d'elle, si plein de désir, que même ses limites et ses défauts me semblaient aimables. Je la désirais telle qu'elle était, je n'avais aucun doute et rien ne me semblait impossible. C'était vraiment une révolution pour moi d'arriver à m'imaginer avec plaisir que j'allais vieillir avec elle. Faites l'expérience, vous verrez que rares sont les personnes qui peuvent ou même, aiment imaginer (bon c'est sûr à part les pervers gérontophiles) qu'elles tiendront un jour dans leurs bras le corps flétri et fatigué de leur aimé(e) ; et pourtant c'est bien le destin qui attend tous ceux qui font le pari d'un amour intemporel… et pourtant cela ne me faisait, pour la première fois, pas peur.

 

Je ne savais pas encore ce qu'il en serait avec Mélusine, d'autant que je continuais à aimer Hestia, même si cela me désespérait. D'ailleurs je crois que je ne savais finalement pas grand-chose…

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