5 - La lune de miel

Publié le par Luigi MANATA

Assurément c'est parce que ces instants de grâce existent que je finis, malgré mes déceptions, par continuer à vivre, par essayer à nouveau.

 

Chaque nouveau départ est pour moi comme une nouvelle chance de devenir ce que j'ai toujours rêvé d'être. Je maigris sans aucun effort, je vis sans manque, je me sens capable d'arrêter de fumer, d'inventer n'importe quelle originalité, de partir au bout du monde juste pour voir les yeux de mon aimée briller… Comme si l'autre avait ce pouvoir inimaginable de me sortir de moi-même, de mes routines rassurantes et sclérosantes, d'annihiler mes peurs, d'effacer mes souffrances passées, de me donner le droit d'oublier… Le plus incroyable c'est que souvent elle y arrive ; juste avant de découvrir catastrophée que sous l'esprit qui peut paraître brillant, il y a un homme avec ses bonheurs et ses richesses certes, mais aussi avec ses défauts, ses maladresses, ses limites, ses blessures, il y a un enfant qui a erré longtemps à la recherche d'impossibles réponses…

 

Tous ces instants magiques que décrivent si bien la littérature, les poèmes, les chansons nous les connaissons tous, du moins je l'espère pour les autres. Mais j'ignore toujours les véritables raisons de leur fin. Je veux dire que j'ai évidemment un discours, des justifications, même parfois une analyse de ce qui s'est passé pour que le mot "fin" s'inscrive. Mais en réalité, je suis certain que tout ça c'est du pipeau. Les vraies raisons sont ailleurs, à supposer qu'une vérité vraie existe… Dans le silence de mon cœur, je sais bien que j'ai été le jouet et l'enjeu de forces qui me dépassent.

 

Je suis ému ou je pleure comme beaucoup de gens, en écoutant une belle chanson d'amour, mais je suis également persuadé que nous ne pleurons pas tous pour les mêmes raisons.

Oui vraiment, s'il y a deux mots qui auraient besoin d'être redéfinis aujourd'hui c'est bien le nom commun "amour" et le verbe "aimer". Etonnamment et à ma connaissance, toutes les langues sont d'une pauvreté affligeante pour apporter toutes les nuances à toutes les sortes d'amour dont l'humain est capable (ou incapable) de vivre. Si je ne veux pas sans cesse être dans un quiproquo, il me reste les adjectifs qualificatifs, les paraboles, la poésie, les métaphores ou les périphrases, pour être sûr que l'autre comprendra bien le sentiment dont je lui parle et que je vis avec elle. Et encore, il n'est jamais sûr que je serai compris, ni que je ne me trompe pas moi-même en parlant d'amour alors qu'il pourrait s'agir d'autre chose.

 

Je sais définir et reconnaître chez les autres les amours maladives : ceux qui vampirisent, ceux qui dominent, ceux qui étouffent, ceux qui manipulent, ceux qui méprisent, ceux qui ne veulent que séduire, ceux qui se nourrissent et meurent de l'absence, ceux qui ne sont que pulsions sexuelles maquillées pour les rendre moralement acceptables, ceux (à mon avis les plus nombreux) qui ne sont en couple que parce qu'ils ne supportent pas d'être seuls ou par convention sociale... Bref toutes ces bonnes mauvaises raisons d'être ensemble qui font que malgré tout l'humanité tend vers la surpopulation. Mais même pour ces amours là, tous ceux qui les vivent, diront toujours que c'était de l'amour, moi y compris. Il se passe la même chose pour tous : ce que je vis émotionnellement et psychiquement est mon réel et ma vérité. Essayez de convaincre un phobique qu'il n'a pas de raison d'avoir peur, cela ne fera qu'augmenter son angoisse et sa certitude qu'il a raison d'avoir peur : ce qu'il vit est sa vérité et sa réalité. Essayez de convaincre un amoureux que ce qu’il vit n’est pas de l’amour… c’est le fiasco et le déni assuré.

 

En italien, il y a le "ti voglio bene" ("je te veux bien" ou "je te veux du bien"), qu'est-ce qu'il peut y avoir de plus fort que ce sentiment où mon bonheur s'amplifie par le bien que je veux pour l'autre, quel qu'en puisse être le prix ?

Après avoir résisté longtemps à mes sentiments en sentant que ce serait une galère de plus, une femme-enfant, grande séductrice, que j'ai aimée et qui ne m'a pas aimé, m'a écrit pour me faire craquer : "Mais, pour toutes les nuances de passion, tendresse, désir, pour l'amour plein d'abnégation, celui que l'on cultive soigneusement comme une fleur fragile, celui contre lequel on ne peut lutter, celui qui est si fort qu'il est inséparable de la trame des jours, il n'y a pas de mot !". En lisant ses mots, j'en ai pleuré, … enfin, une alter ego qui savait aimer…

C'était juste avant que je tombe dans ses filets et que je m'en morde les doigts jusqu'au moignon. Qu'est ce qui a bien pu me faire croire que cette "promesse" de vie s'adressait ou pouvait s'appliquer à moi ? Qu'est-ce qui peut encore me faire croire qu'un jour je vivrai un amour partagé intemporel ?

 

Qu'est-ce qui a bien pu faire croire à Mélusine que je serais à la hauteur de son amour ?

Notre histoire suivait son cours. Mais, le problème c'est que jamais, je n'ai pu imaginer qu'elle aurait pu être la mère de l'enfant que je désirais et cela rendait impossible que j'éprouve pour elle de l'amour. J'ai bien essayé de me voir père avec elle, mais mon imaginaire ne me conduisait jamais très loin, je voyais immanquablement plus de problèmes surgir que de bonheurs se réaliser.

Je ressentais pour elle une grande tendresse, une immense amitié, une reconnaissance infinie pour m'avoir sorti du néant, de cette quasi-certitude que le monde des femmes me serait à jamais étranger ; mais non, de l'amour, non…

 

En fait, encore plein de mes illusions idiotes, je m'apprêtais à lui faire vivre la pire des situations : accepter d'être aimé, avec toute l’ambiguïté dont je sais faire preuve dans certaines situations, sans partager cet amour au même niveau et avec les mêmes espérances qu’elle.

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