6 - Les ruptures

Publié le par Luigi MANATA

 

Hermann Hesse (grand maniaco-dépressif devant l'éternel) a écrit : "L'amour n'est pas fait pour nous rendre heureux. Je crois qu'il est fait pour nous révéler dans quelle mesure nous avons la force de souffrir et de supporter. "

Personnellement du fait que je ne suis pas maniaco-dépressif, j'y apporterais une nuance : "L'amour n'est pas fait que pour nous rendre heureux. Il est fait tout autant pour nous révéler à nous-mêmes et nous faire grandir en éprouvant notre capacité à dépasser la souffrance. "

Sauf que le credo d’aujourd’hui serait plutôt : "L'amour n'est fait que pour nous rendre heureux, si possible dans une chambre d'hôtel 4 étoiles à Ibiza, avec quelqu'un qui répond à tous mes fantasmes et qui ne me prend pas la tête. "

 

La plupart des gens que j'ai rencontrés sur le net sont dans cette dernière logique, comme s'ils avaient définitivement renoncé à se connaître ; seule compte l'altérité idéale qu'ils fantasment et seule l'image qu'ils se racontent pour eux-mêmes en se regardant dans une glace déformante est vraie à leurs yeux.

Ceci est d’ailleurs, bien entretenu par les mensonges permanents de la société du spectacle qui nous donne en modèle dans toutes ses productions des imbéciles heureux, au sens littéral des termes. Qui peut croire qu’il suffit d’avoir des tablettes de chocolat pour les hommes et une belle poitrine pour les femmes, sans oublier également un peu de pognon, pour trouver l’harmonie à deux ? C’est pourtant ce qu’on voudrait nous faire gober tant le nombre de pétasses et de crétins qui a envahi les écrans cathodiques et les publicités est devenu sans fin. Je précise à l'attention des pétasses et des crétins qui de toutes façons ne se reconnaîtront pas et qui en tout état de cause ne liront pas ce livre, que je trouve simplement dommage que ce soit eux qui soient donnés en modèle, en référence ; comme si il n'y avait rien d'autre à promouvoir et à connaître dans ce monde…

 

Personne ne sait pourquoi à l'échelle de l’évolution des sociétés, nous avons besoin de brûler ce que nous avions glorifié, mais il ne fait aucun doute que ces mouvements de tout ou rien psychique font parties des processus de transformation des sociétés. Pour aller où, je ne sais pas, ce qui est sûr c’est que nous y allons.

A dire vrai, je crois cependant que je me serais bien passé de faire partie de ces générations qui ont remis en cause les conventions qui ont guidé nos parents. Depuis 28 ans que j’erre de relation amoureuse en relation, je crois que je suis vraiment fatigué de répéter, sous des formes diverses, toujours les mêmes impasses. L'insécurité relationnelle permanente a fini par me rendre (ou révéler) parano et je ne sais presque plus ce que cela veut dire que de lâcher prise, s'abandonner, poser ses valises… tout ça n'est plus qu'un lointain souvenir, fantasmé ou réel, qui date de mes jeunes années où il était encore possible de se blottir dans les bras d'un parent accueillant, protecteur et sécurisant. Il me faut au moins 3 ans d'une relation soutenue pour arriver à me détendre, mais après c'est évidemment devenu trop tard pour l'autre… Mon sentiment est d'ailleurs que c'est souvent quand je suis dans l'ouverture maximale que l'autre finit par me quitter. C'est une bizarrerie douloureuse qui marque ma vie. Comme si l'autre n'avait fait qu'attendre cet instant où tout devient possible pour m'asséner toute la charge de ses propres peurs à vivre une vie de couple. Comme si après avoir rassuré toutes mes peurs, il voulait confirmer d'un coup que j'avais bien eu raison d'avoir des réticences ; peut-être une banale vengeance, ou plus simplement la fin du jeu pour tous ceux que seuls les amours impossibles font jouir…

 

J'en arrive parfois à me demander, si le monde amoureux n'est pas divisé en deux parties : ceux qui larguent et ceux qui se font larguer. Dans ma vie j'ai plutôt été dans la deuxième catégorie. J'ai vécu et revécu les affres des questionnements sans réponse, à en avoir la tête qui explose. Il faut dire que je n'ai jamais su quitter une femme que j'aime, que je ne sais pas reprendre ce que j'ai donné ; je n'ai pas été armé pour cela et je suis une proie facile pour toutes celles que ce type de chasse fait jouir.

Encore aujourd'hui, j'aime toujours toutes les femmes que j'ai aimées… Même ma cousine qui a éveillé mon premier espoir de me marier avec elle, à l'âge de 7 ans, reste un souvenir qui me pince le cœur à chaque fois que je pense à elle. Je n'ai jamais réussi à comprendre comment font les femmes qui arrivent à balayer d'un revers d'orgueil ce qu'elles ont chéri. Comme s'il n'y avait jamais rien eu, comme s'il n'y avait eu aucun renoncement à accomplir. Parfois je les envie de tant de force, plus fréquemment je me torture en me demandant pourquoi, et invariablement je m'interroge sur la vraie nature du sentiment qu'elles avaient appelé "amour", même si elles sont prêtes à jurer que cela en était.

 

Nos psys redécouvrent à loisir les multiples facettes et conséquences des Oedipe, des Jocaste, des Lolita perpétuelles, des Casanova, des Amazones, des Carmen, des Don Juan, et autres "joyeux" acteurs des drames amoureux mal digérés. Depuis la Bible, la première encyclopédie de toutes les maladies psychiques, et les tragédies grecques, rien n'a vraiment changé dans le cœur des humains.

Si je suis seul, je déprime, car je n'aime personne et personne ne m'aime. Si j'aime mes sens s'éveillent et mon désir de conquête me redonne vie. Si cet amour devient possible, l'angoisse me saisit et j'attends la catastrophe salvatrice qui me privera de cet amour. D'ailleurs dans la plupart des cas, je ne fais pas que l'attendre cette catastrophe, je la recherche, je la suscite, je l'organise, je l'appelle, je la construis, … parfois patiemment, méthodiquement, jours après jours, années après année, le plus souvent dans un raptus libérateur où je me décharge d'un coup du poids qui étreint mon cœur. Dans cette "dynamique", il ne faut surtout pas que j'oublie d'imputer à l'autre les conséquences de mes souffrances. Sinon comment pourrai-je encore me regarder en face ? Et après ? Et après je recommence le cycle.

 

D'ailleurs, je ne suis pas obligé de refaire le cycle complet. Pour maintenir la tension, il me suffit d'aimer une relation impossible… Faire en sorte qu'elle m'envahisse tout entier de façon à ne jamais avoir la tentation d'aller voir dans la réalité si je serai capable de vivre autre chose que cette relation fantasmée. Cela peut être un ancien amour qui m'a quitté, une actrice de cinéma, une personne mariée, une artiste ; pour les femmes un prince charmant, un patron… bref, une idole suffisamment inaccessible pour que je n'ai jamais à toucher son corps.

 

Evidemment compte tenu de ce qu'il allait se passer dans ma vie, je dois admettre que vraiment quand je fais des efforts, je suis capable de faire d'une pierre deux coups et d'être encore plus malheureux que je ne l'ai jamais été.

Il était écrit que Mélusine me permettrait de quitter Hestia (enfin presque…) ; qu'elle me ferait découvrir ce que peut être une vraie connivence intellectuelle et amicale avec une femme… Il était écrit que je lui ferais découvrir la haine…

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