7 - Le deuil

Publié le par Luigi MANATA

 

C'est étrange cette similitude de sentiments entre les deuils dus à la mort des êtres aimés et ceux dus aux séparations. Enfin c'est idiot, il y a quand même une différence. Longtemps après il m'arrive encore de pleurer en pensant à mon frère, alors que pour les femmes que j'ai aimées, j'arrive à me consoler en pensant qu'elles sont vivantes, qu'elles ont sûrement trouvé le bonheur sans moi.

Evidemment avant d'en arriver là, j'aurai eu tout le temps de me torturer en vivant toutes les émotions et les sentiments qui accompagnent immanquablement le renoncement, oui celui-là même que je ne sais pas faire, que j'ai toujours subi malgré moi. Désespoir, colère, haine, rage, tristesse, mélancolie, regrets, … deviennent un quotidien à idées fixes qui semblent ne devoir jamais se terminer, dont je crois ne jamais pouvoir sortir.

Dans ces moments-là tout m'échappe, même mes larmes qui surgissent aux moments les plus incongrus, me faisant passer pour un dépressif, alors que je suis simplement submergé par la douleur. J'ai mis longtemps à faire la différence entre "être mal" et "avoir mal", mais aujourd'hui, il me semble presque naturel de ressentir mes blessures comme autant de signes de ma véritable humanité. En fait, "avoir mal" est un état normal de nombreux moments de la vie, dont la place est trop souvent niée par notre société bouffie de paraître ; alors "qu'être mal" ou "aller mal" relève d'un état qui nécessite le plus souvent l'aide d'un professionnel.

 

Les causes apparentes des séparations m'ont toujours semblé si légères, si futiles, qu'il me paraît évident qu'elles ont toujours servi à masquer des vérités qui n'ont jamais pu se dire à deux, qui ne se sont jamais dites. Je reste souvent avec un sentiment persistant que les mots nous ont manqué, que la violence n'a pas pu se dire… Et même que c'est la peur que cette violence ne devienne réalité qui nous fait renoncer à l'autre. De peur de ne le tuer réellement, je le tue symboliquement en le quittant ou en acceptant qu'elle me quitte. Dans le grand théâtre de mes fantasmes, il y a des actes qui peuvent paraître salvateurs, en vérité leur logique demeure implacable et leur résultat symbolique totalement identique à celui que j'ai ou que l'autre a fui dans la réalité.

J'en ressors chaque fois un peu plus blessé, un peu plus déçu, avec la certitude que l'amour avoué de l'autre n'avait pas de sens, qu'il n'était fait que pour obtenir quelque chose de moi que, soit je n'ai pas su donner, soit une fois acquis ne nécessitait plus qu'elle continue à aimer l'homme… Comme tous les romantiques indécrottables, j'ai souvent pensé que ce serait la dernière fois, et que si je n'y laissais pas ma peau, c'est moi qui à l'avenir manipulerais l'autre, sans plus jamais m'abandonner à l'amour.

Je n'ai trouvé qu'une seule parade à ce possible abandon de moi-même et de la vie. Il y a déjà quelques années, j'ai décidé que je n'aurais plus jamais peur de laisser faire mon cœur ; que finalement en payer le prix en ayant parfois des "crises cardiaques" était plutôt un signe de bonne santé, par rapport à tous ceux qui auront des vraies crises cardiaques de n'avoir pas pu, pas su vivre leurs sentiments et faire confiance… Evidemment, pour pouvoir accepter de vivre ainsi, pour supporter cela, j'ai d'abord dû faire l'expérience que les émotions, aussi terribles soient-elles, ne peuvent pas me détruire, ni détruire l'autre, en descendant dans les zones les plus douloureuses, les plus obscures de moi-même, sans même savoir si je pourrais remonter un jour ; mais c'est vrai, ce n'est jamais un combat gagné d'avance. Ce serait tellement plus simple, tellement plus rassurant, de penser que c'est à cause de l'autre… mais ça non plus je ne sais pas faire.

 

Je me suis souvent demandé ce qui me faisait le plus mal. Je fais partie de ces hommes qui préfèrent, comme Michel Jonasz, "avoir été quittés pour un autre", plutôt que pour ce qu'ils sont. Mon sentiment d'amour supporte très bien que l'autre puisse être heureuse parce qu'elle préfère quelqu'un d'autre. Je me sens en cohérence avec cet amour qui dépasse mon besoin. Je ne me suis jamais senti le droit d'insister quand des préférences se sont tournées vers un autre. C'est même, pour moi, un puissant accélérateur, une aide pour le deuil qui doit se faire.

Mais être quitté pour ce que je suis est toujours une torture qui n'a pas encore trouvé son sens. Le mystère du pourquoi "elle ne m'aime pas pour ce que je suis", pourquoi elle préfère s'éloigner de moi qui l'aime, au lieu d'affronter ses sentiments, même négatifs, reste une épreuve qui m'anéantit… J'ai entendu tant de fois "tu es quelqu'un de bien, … mais je te quitte", que je me demande parfois s'il ne faut pas être une ordure pour qu'une femme puisse aimer. Certains de mes amis en ont d'ailleurs fait un credo qui semble assez bien fonctionner, au prix bien sûr de ne jamais pouvoir s'abandonner eux-mêmes.

Les femmes que j'ai aimées n'ont jamais réussi à m'expliquer la cohérence et le sens de ce paradoxe : quitter quelqu'un qu'on aime. Pourtant c'est exactement ce que j'ai été capable de dire à Hestia… Il est vrai plus par "stratégie" pour la retrouver (quel con…) que pour réellement la quitter.

Quelle violence... tout n'est que violence et haine, joués et rejoués pour exorciser les démons et les blessures du passé ; comme des catharsis mille fois répétées dans l'espoir d'un changement qui pour une fois arriverait à changer la fin.

Publié dans LLV - 7 - Le deuil

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mamiecatou 01/05/2012 18:29


mon esprit d'ancienne amante a de quoi lire ici ......intéressant d'avoir le point de vue écrit d'un homme ..c'est une première pour moi .....

Luigi Manata 17/05/2012 20:49



Oui, seulement d'un homme pas de tous les hommes...

Bonne lecture instructive.