L’interview imaginaire - (début)

Publié le par Luigi MANATA

 

J’ai les réponses, alors je fais les questions ; mais n’oubliez pas que si on oublie le contexte, il n'y a aucune réponse qui soit vraie face aux paradoxes de l'humain. Tout ce que je répondrai ne pourra en conséquence qu'être faux, parce que toutes les généralisations sont fausses (Est-ce vrai ?...). Cette partie aurait pu s’intituler également les morales à la con du professeur gonflant ou encore les visions de l'histoire auxquelles vous avez échappé ; et vous n’êtes bien entendu pas obligés de la lire.

 

Qu’est-ce qui pour vous est source d’échec dans les rencontres qui sont faites par le biais d’internet ?

 

La plupart des internautes (mais est-ce propre à eux ou est-ce une nouvelle façon d’aborder la rencontre amoureuse et le monde tout entier ?) fuient ce qu'ils appellent les "prises de tête" ; comme si la rencontre et a fortiori l'amour devaient rester à un niveau superficiel pour être supportables, comme si prendre le temps d'atteindre les profondeurs faisait peur ; comme si chacun niait chez l'autre le droit à la complexité et à ses douleurs. Plus personne ne veut prendre le risque de lâcher prise le premier, de faire don de soi gratuitement (c’est d’ailleurs à se demander si cela a encore un sens) et chacun demande à l'autre de découvrir son jeu avant d'éventuellement montrer le sien. Alors évidemment, il y a quelques blocages pour faire une vraie rencontre…

 

Beaucoup d’internautes se disent déçus par leurs rencontres quand ils espèrent trouver l’amour, qu’en pensez-vous ?

 

C’est vrai, mais une grande majorité des internautes qui écument les sites de rencontre sont fatalement des candidats à la déception perpétuelle ; moi y compris, cependant laissez-moi encore croire que c'est pour d’autres raisons. L'amour, si tant est qu'on puisse avoir un jour une définition exacte de cet état, n'est pas un produit de supermarché qui obéit aux lois du marché, à l'offre et à la demande. L'illusion du net pourrait faire croire qu'en décrivant correctement le cahier des charges de la "marchandise", DHL va livrer demain ce que nous attendons. Mais ça ne fonctionne pas comme ça, sinon ça se saurait… Compte tenu des moyens hautement sélectifs employés, on pourrait pourtant s'attendre à ce que les résultats soient plus probants. Il n'en est bien évidemment rien.

 

Alors qu'est-ce qui pourrait faire qu'il y ait moins de déception ?

 

C'est une évidence toujours aussi difficile à admettre, si chacun faisait "objectivement" le bilan de ses histoires passées, il apparaîtrait que tout cela n’a été qu’une suite ininterrompue d'irrationalités : l'attirance, l'élan, le désir, la fameuse étincelle et a fortiori l'amour, continuent à échapper à toute rationalité, à toute tentative de mise en boîte objective. De plus, il y a une difficulté majeure même si on éprouve un élan pour quelqu’un : encore faut-il que le désir soit partagé…

Mais plus fondamentalement, qui serait capable d’arriver à se mettre d’accord avec lui-même sur une définition de profil qui provoquerait instantanément en lui l’amour et qui lui ferait perdre la raison à tous coups ?… Alors pour ce qui serait d'en formater les mécanismes, de les mettre en machine et d’espérer que les connexions se fassent par la magie technologique, c’est carrément mission impossible. Je laisse à d'autres le soin d’imaginer quelle complexité devrait avoir un questionnaire qui pourrait à tous coups définir un morphotype de compatibilités affectives… Cela me paraît totalement impossible et c’est pourquoi il ne faut pas demander ou espérer qu’Internet se substitue à la rencontre humaine et à la lente maturation que demande une attirance affective. Comme tout outil, c’est la façon dont on s’en sert qui donne une belle œuvre ou un beau gâchis… A mon avis, tous ceux qui attendent quelque chose de précis et également les plus pressés seront toujours les plus déçus…

De plus à un niveau personnel, même en faisant bien la différence entre pulsion, désir et amour, le mystère des rencontres restera toujours entier et aucune machine ne pourra jamais se substituer à nos émotions.

 
Quels sont selon vous les défauts de ce mode de communication ?
 

J’ai tellement expérimenté qu'Internet n'arrange rien aux malentendus initiaux et millénaires qu'il y a entre les hommes et les femmes, que je me demande encore pourquoi j'ai persisté si longtemps, surtout après les nombreuses déceptions que ce mode de communication m'a infligé. C'est vraiment une contre-indication absolue à la perception de l'autre dans ce qu'il a d'unique : trop de décalages entre la pensée, les mots et les réponses, pas de recul sur le ton employé, ni de perception de l'émotion, pas de regard qui puisse dire au-delà des mots où est l'autre… ; bref c’est un piège à quiproquos, à gogos et surtout à fantasmes… L'effet confessionnal du net (parler à quelqu'un qu'on ne connaît pas, qu'on ne voit pas, envers lequel on n'a aucune obligation et avec lequel on peut couper quand on veut…) a quelque chose de fascinant, mais également de terriblement faussé. Dans la vie on dit "mettre la charrue avant les bœufs", il semble avec Internet que cela soit "mettre les fantasmes avant la réalité de l'autre"… D'ailleurs il n'y a qu'à voir comment la plupart des gens répondent uniquement en ayant vu ou pas une photo ; comme si on pouvait connaître quoi que ce soit de son attirance en voyant une photo. C'est n'importe quoi… Je ne nie pas la dimension physique, mais se prononcer sur une photo ça n'a aucun sens. Comme beaucoup de gens, j'ai personnellement eu de très belles histoires avec des femmes qui ne correspondaient pas du tout a priori à mes attirances physiques et je ne comprends pas bien les personnes qui en font leur premier critère.

Malgré tous ces défauts (défauts imputables en réalité aux utilisateurs), Internet reste cependant un moyen de rencontres formidable. D'ailleurs où aller d'autre pour rencontrer quelqu'un quand on a déjà épuisé un certain nombre de lieux ? Est-ce présomptueux de vouloir provoquer le destin, de ne plus faire confiance au hasard ? Evidemment la réponse est non ; même si tout ça est terriblement lassant et même parfois dangereux psychiquement…

 

Quel est le meilleur moment et dans quel état d'esprit faut-il être pour espérer faire une rencontre ?

 

Je préfèrerais reformuler la question en : dans quel état d'esprit il ne faut pas être pour espérer faire une rencontre ?

Souffrir de la solitude nous rend capable de faire n'importe quoi, mais sûrement pas d'aimer. Aimer pour combler un vide est sûrement le plus sûr moyen d'aller au devant d'un échec. Alors il n'y a pas 36 solutions, il faudrait préalablement apprendre à vivre heureux même seul, pour espérer ne pas demander à l'autre ce qu'il ne pourra en aucune manière combler.

Un autre écueil est notre monde fantasmatique, qu'il faut apprendre à connaître et à dompter. J'ai rencontré tellement de gens, qui en dehors de leurs fantasmes, étaient incapables de nouer une relation vraie, ce que j'appelle une relation d'être à être… J'ai les plus grands doutes sur leur capacité à être heureux un jour. Comme si les contes de fée, ce qu'ils voient au cinéma, dans leurs journaux ou dans les pubs étaient devenus les nouveaux standards de la vie à deux. Quelle foutaise...

Mais en vérité je ne sais pas vraiment répondre à la question, même reformulée, parce qu'il y a trop de paramètres qui rentrent en ligne de compte. La seule chose que je sais c'est "qu'il faut" juste apprendre à lâcher prise ; mais le problème c'est que quand j'ai dit ça, j'ai tout et rien dit ; car c'est la seule chose qui ne se commande pas, qui ne peut pas s'apprendre de l'extérieur ou dans un cours académique.

 

Quelles sont les qualités qu'il faut cultiver pour espérer faire une vraie rencontre ?

 

Je croyais avoir déjà précédemment répondu à cette question mais bon si vous insistez.

 
J'insiste…
 

Pour se rencontrer à l'endroit précis où chacun se trouve, il faut de la patience, beaucoup de patience, beaucoup de respect, de bienveillance et d'amitié. Mais, est-ce que tous ces mots, y inclus le mot "amour", ont encore un sens ? Quand je lis les annonces, la plupart font références à de grands sentiments qui pourraient faire croire que les personnes sont des parangons de sagesse, en oubliant au passage (et sans vouloir être cruel) que si ces personnes sont là c'est bien parce que quelque chose n'a pas fonctionné chez elles jusqu'à présent pour vivre une relation amoureuse harmonieuse.

Il ne faut jamais oublier d'où on vient et comment nous sommes arrivés là ; alors que la plupart disent leurs désirs avant de dire qui ils sont. Bien que cela soit difficile pour tout le monde de porter un regard objectif sur soi, c'est quand même par là, à mon humble avis, qu'il faudrait commencer pour pouvoir espérer rencontrer quelqu'un qui vous corresponde.

 

Vous voulez dire que les gens manquent d'honnêteté avec ce qu'ils sont ?

 

Non, je crois que c'est plus trivial que ça et de toute façon il n'y a aucun jugement moral à porter sur qui que se soit. Après beaucoup d'échanges (300 environ…), je me demande simplement si certaines personnes n'utilisent pas des mots dont elles ne connaissant pas le sens ou qui ne correspondent pas à leur cohérence ; des espèces de formules magiques qu'elles répètent, comme un chant incantatoire visant à conjurer le destin solitaire dans lequel, tout au fond d'elles, elles se savent prisonnières. Il ne faut pas sous-estimer la force du déni des réalités que nous avons tous en nous. Trop souvent nous utilisons des affirmations comme un antidote curatif à toutes les souffrances que nous avons subies sans avoir conscience que nous nous apprêtons à reproduire à la première occasion ce dont nous nous défendons. La réussite et la pérennité d'une rencontre ne se décide pas autour de concepts idéalisés mais de petites choses concrètes, une attitude, une politesse, une attention, une écoute bienveillante de l'autre,... et certainement pas en gonflant le torse pour les hommes ou en se maquillant pour les femmes.

Il faut beaucoup d'humilité en soi et beaucoup de bienveillance vis-à-vis de l'autre pour espérer dépasser le choc affectif que toute rencontre va inévitablement provoquer. Face au désir de réussir une rencontre, notre peur de souffrir est notre pire ennemie…

 

Y-a-t-il quelque chose qui vous semble vraiment différent par rapport à ce que vivait la génération de nos parents ?

 

Nous sommes beaucoup plus pressés qu'eux et beaucoup plus susceptibles. Mon expérience est que, dans cette société de l'immédiateté, toute frustration est vécue comme une catastrophe méritant réparation, toute parole émotive ou de trop comme un affront nécessitant la rupture des relations diplomatiques. La peur n'est jamais très loin et dans chaque mot échangé, il semble que c'est tout l'avenir de la relation qui est remis en cause à chaque fois… Ce ne sont pas des rencontres paisibles que nous vivons où le désir s'épanouirait au gré de la variabilité des êtres, mais des joutes où les protagonistes sont dépassés et mortifiés par des enjeux totalement inconscients. Comme si toute rencontre amoureuse était devenue comme une guerre ou une bagarre à gagner, il faudrait un peu se calmer quand même. D’ailleurs, les rencontres par le net ne sont-t-elles pas à l’image de ce nouveau genre de relation ? C’est le règne du marchandage permanent qui très souvent se continue même après la rencontre. Dès que quelque chose ne va pas, nous vivons avec la menace perpétuelle que l’autre se remettre sur le "marché". Avec cet accès si facile aux relations, une nouvelle forme de chantage est apparu : "un ou une de perdu, 100 de retrouvés" ; comme s'il était évident qu'on peut trouver mieux ailleurs. C’est ainsi parfois que survivent les couples qui se sont rencontrés sur le net, avec ce chantage perpétuel, cette surenchère de l'exigence que, personnellement, je vis comme totalement inhumaine, insécurisante, délétère pour le couple et surtout très infantile.

 

C’est sûr, dans ce contexte « d’offre » permanente illimitée, les réponses aux questions : est-ce qu’il n’existe pas ailleurs dans le monde, quelqu’un qui me correspondrait mieux, que j’aimerais plus, qui m’aimerait plus, ne peut pas trouver de réponse satisfaisante… Il y a forcément quelqu’un qui me correspondrait plus quelque part…

Si l’on accole ce doute avec notre incapacité grandissante à supporter la frustration, alors c’est sûr, par rapport à nos parents, nous cumulons les obstacles à la formation de couples pérennes. Mais il n’y a évidemment pas que ça, notre disposition à avoir une vie intérieure est tout autant entamée et "on"attend tout de l’autre. En conséquence, ce qui est sûr c'est qu'il existe de moins en moins de femmes qui sont prêtes à être femme de marin, de militaire ou de paysan ; et également de moins en moins d'hommes qui sont prêts à faire des concessions sur leur supposée liberté.

Mais bon, rassurons-nous, les précédentes générations n'ont pas été de meilleurs modèles de réussite en matière amoureuse. Peut-être étaient-elles juste un peu plus branchées sur "l'être" plutôt que sur "l'avoir" ; mais pour les résultats, leur divorce, s'il n'a pas toujours été effectif, l'était dans la réalité… Pour le coup, oui il y a une chose dont je suis à peu près sûr nous sommes plus honnêtes avec nous-mêmes que nos parents et (peut-être malheureusement pour nous) beaucoup plus cohérents avec nos sentiments, fussent-ils négatifs. La société et les conventions ne nous obligent plus à mentir et à faire contre mauvaise fortune bonne figure… Mais quand même, quel gâchis…

 

Dans votre récit relatant votre histoire avec Mélusine on a du mal à croire parfois que vous ayez pu vous écrire tout ça. Est-ce que votre livre est vraiment une retranscription fidèle ?

 

Vous en doutez ? Bien que cela se veuille un récit/roman, 98 % des mails proviennent bien de nos échanges réels, j'ai juste coupé certains passages qui étaient initialement beaucoup plus longs, corrigé l'orthographe et certaines tournures de phrase qui auraient été incompréhensibles pour d'autres en dehors du contexte qui était le nôtre. D'ailleurs, comme vous avez pu le constater, j'ai même parfois laissé des échanges qui apparaissent comme sans aucun intérêt, juste parce que c'est ça aussi la réalité des rencontres et la banalité de la vie. Le plus dur a été de faire le tri, car ce n'était pas évident de décider ce qui méritait ou pas d'être partagé avec le public, difficile aussi de savoir quand s'arrêter, car notre correspondance a continué bien après ce récit et les mails de rupture. Certains pourront s'étonner du niveau d'intimité quasi-immédiat de ces échanges, mais tout aussi également de leur vacuité. Pour autant, je ne nous crois pas exceptionnels, j'ai d'ailleurs plein d'autres correspondances avec d'autres femmes qui mériteraient tout autant d'être publiées. Le net produit probablement ce type d'échange à des millions d'exemplaires, quiproquos, décalages de pensée, propos décousus et déphasés inclus. C'est ainsi quand les cœurs se cherchent.

 

On dit souvent qu'il y a beaucoup de séducteurs ou séductrices sur les sites de rencontre, qu'en pensez-vous ?

 

Je ne crois pas qu'il y en ait plus qu'avant, simplement c'est plus visible aujourd'hui parce que plus personne ne se cache (enfin c'est relatif, car certains continuent à avancer à visage masqué). Il y a des hommes et des femmes qui ne vivent que pour la séduction, sans jamais pouvoir concrétiser leur amour dans la réalité des actes ; c'est ainsi. Ils n'en sortent jamais et ne vivent que pour ça : avoir la certitude qu'ils sont aimés ou plutôt qu'ils ont "accroché" l'autre leur suffit amplement pour se sentir vivre.

Toute la prouesse consiste à créer suffisamment de faux-semblants pour mettre l'autre sous un état d'emprise. Toutes les promesses sont alors possibles pourvu qu'on puisse en faire d'autres pour que les premières n'aient jamais à se réaliser… On dirait parfois qu'ils ont pris des cours accélérés avec nos hommes politiques… Mais je m'égare.

Il y a beaucoup de maîtresses et maîtres en la matière et malheureusement également des esclaves… Je ne sais pas qui est le plus à plaindre, mais ce qui est sûr c'est qu'il y a plus de victimes qui y laissent leur peau ou leur santé mentale dans la seconde catégorie ; même si les rôles sont quelques fois interchangeables au gré des partenaires.

 

Faites-vous partie des gens qui quittent ou de ceux qui se font quitter ou encore des séducteurs ou des séduits ?

 

Pour tout vous avouer, j'aurais préféré être dans la première catégorie, mais j'ai toujours fini par me retrouver dans la seconde. Mais non je déconne, en vérité je crois comme Balavoine, "qu'aimer est plus fort que d'être aimé" et de toute façon, jusqu'à présent je n'ai jamais eu le choix. Je fais partie des gens qui même en restant lucide, même en sachant que l'autre se fout de moi, même en sentant que je suis en train de me perdre, continuent à aimer malgré tout.

Encore aujourd'hui, je n'arrive pas à m'expliquer comment il est possible de se mettre à ce point sous l'emprise de quelqu'un et d'où les maîtres(ses) arrivent à tirer leur force. Peut-être est-ce cette possibilité qu'ils ont de se rendre inaccessibles à leurs vrais sentiments, de distiller savamment leur mépris, de créer le vide, qui attire inexorablement tous ceux ou celles qui ont été abandonnés, maltraités ou manipulés étant enfant.

 

Croyez-vous que les séducteurs et les séductrices sont pareils ?

 

Les subterfuges utilisés ne sont pas identiques chez les hommes et les femmes. N'étant pas moi-même un séducteur je ne peux qu'imaginer comment ils font. Par contre, je sais bien dans quel panneau, je suis capable de tomber à peu près à coup sûr avec les femmes. Aujourd'hui de mon point de vue, ce ne sont plus les dominatrices à la Carmen qui tiennent le haut du pavé des séductrices, mais plutôt les femmes enfants et celles qui assument le plus souvent leur parentalité seules. Elles sont si fortes et si fragiles à la fois… qu'elles attirent tous les Pygmalion en mal de bonnes œuvres à accomplir.

Cette fragilité apparente fait fondre la plupart des hommes à peu près normalement constitués et réveille leur ardeur de chevalier servant. Mais cette idylle se termine généralement par le fait que la préférence de la belle se tournera tôt ou tard vers un homme qui saura leur tenir le visage de l'indifférence et du mépris.

 

Et Mélusine vous croyez qu'elle fait partie de quelle catégorie ?

 

En voilà une question intéressante pour illustrer le problème du contexte… De son point de vue je suis un affreux séducteur et c'est elle la séduite ; d'ailleurs il semblerait que cela soit une répétition pour elle de se retrouver dans ce type de schéma relationnel. Mais moi ce n'est pas ce que j'ai vécu, mon désir n'était pas de faire d'elle mon objet, ni qu'elle tombe amoureuse de moi. Je découvrais une femme avec laquelle je pouvais avoir de vrais échanges intellectuels, émotionnels et j'étais fasciné. Même si je souhaitais lui plaire, je ne peux pas dire que j'ai fait beaucoup d'efforts pour ça ; d'ailleurs avec le recul, je me demande comment elle a fait pour me supporter et ne pas s'enfuir plus tôt. Je ne lui mentais pas, je ne lui cachais rien de mes errances intérieures, j'étais dans le maximum de vérité autorisé, bien trop souvent, sans toujours m'en apercevoir, à la limite de la blessure pour elle... Tout le contraire d'un séducteur, ou alors il aurait fallu que je sache par avance que c'est ça qui pouvait la séduire, mais ce serait me prêter des capacités de machiavélisme et de manipulation dont je suis incapable. C'est avec les non-dits et les mensonges qu'on prend du pouvoir sur les autres, pas en essayant en toutes circonstances d'être soi-même. La position de la vérité à tout prix est celle qui offre le maximum d'ouverture, de faiblesse, de confiance et de possibilités pour l'autre de vous faire le plus mal avec ce que vous êtes ; mais c’est aussi probablement celle qui est foncièrement la plus casse-gueule... la plus difficile à gérer pour les deux.

Bien, maintenant si on regarde les faits, je vous rappelle que c'est elle qui m'a quitté et pas moi. Alors de ce strict point de vue là c'est elle la séductrice…

Mais en vérité, je ne peux pas dire que Mélusine fasse partie d'une catégorie quelconque. Tout ne peut pas se réduire à ces deux positions de vie, nous sommes tantôt l'un tantôt l'autre et aussi bien d'autres choses encore qui sont bien plus importantes que ces séquelles d'amour enfantin mal digérées. Par contre, probablement pour la première fois de ma vie, il est possible que moi j'ai joué quelque chose qui avait à voir avec l'illusion que l'on peut gérer une relation amicale et sexuelle de manière rationnelle, que j'allais être un sauveur pour elle qui disait "ne pas connaître les hommes"… En ça oui j'ai été un séducteur pour elle… car j'ai alimenté, sans le vouloir, une illusion ou un fantasme.

 

Justement à propos de la rupture avec Mélusine, on ne comprend pas très bien ce qui s'est passé. C'est assez brutal par rapport au déroulement de l'histoire et on reste un peu sur sa faim…

 

Oui, c'est en quelque sorte volontaire… J'aurai pu compléter ou enrichir cette histoire par le récit de ce que nous avons vécu dans la réalité : nos sorties, nos échanges, nos joies, nos peines, notre quotidien… et même, chercher ou introduire, dans cette partie-là, les raisons de notre séparation. Mais qu'est-ce que cela aurait dit de plus ? Je crois que cette rupture était inscrite dans la façon dont nous nous sommes rencontrés et le contexte qui était le nôtre à ce moment-là. Nos échanges disaient déjà où nous conduirait notre histoire. Après moult tergiversations, je n'ai pas senti qu'il était utile et nécessaire d'en dire plus. Si le lecteur est attentif, il sait déjà dès les premiers mails et tout au long des échanges, que ce n'est pas une histoire qui va déboucher sur un amour intemporel.

 

Qu'est-ce qui vous énerve le plus chez les séductrices ?

 

Leur "oui" n'est jamais vraiment "oui" et elles ne savent pas dire "non". Elles préfèrent tout simplement ne pas répondre. Elles n'ont pas de consistance et de personnalité propre. Sous leurs airs de sainte-nitouche, le niveau de violence qu'elles balancent et qu'elles attirent à de quoi déclencher une nouvelle guerre des sexes. Elles m'évoquent cette blague enfantine que ma tante racontait sur ce type de fille… "Mama, mi tocca !!!" Et au garçon : "Toccami, toccami"… "Maman, il me touche" (à prononcer sur le même ton qu'au secours) et au garçon "Touche-moi, touche-moi" (à prononcer dans un murmure sur le ton de la provocation).

Le plus redoutable est que ce sont des maîtresses femmes du discours paradoxal qui savent savamment user et abuser de l'ouverture que vous leur présentez. Et elles sauront toujours s'y prendre de telle sorte que vous serez même castrés de vos colères légitimes… oui des sacrées salopes, même si elles ne sont pas que ça.

 

Vous les jugez sévèrement ?

 

Voilà ça vous prend aussi… Ce n'est pas parce que je dis que ce sont des "sacrées salopes" que je les juge pour autant. Il y a une différence entre faire un constat à partir d'un certain point de vue (celui des souffrances que j'ai parfois endurées) et juger quelqu'un. Je n'ai aucun esprit de vengeance, je ne souhaite pas leur infliger une peine, ni les sanctionner, ni même leur faire honte pour ce qu'elles font ou sont. Au contraire avec du recul, il me semble que j'ai surtout de la compassion pour les blessures qui les ont conduites à me faire vivre telle ou telle trahison, ce qui ne m'empêche pas d'être lucide et de dire mes colères. Aussi crus ou blessants que pourraient paraître mes mots, il n'y aucun point de vue moral dedans.

Il faut réapprendre à entendre les mots comme l'expression d'émotions qui n'appartiennent qu'à ceux qui les disent et ne pas se tromper de niveau. Vous savez quand je dis "sacrées salopes" la seule personne à qui j'en veux vraiment c'est moi ; surtout d'être encore parfois assez con pour tomber dans des pièges relationnels aussi grossiers. J'ai une conscience aiguë de ma responsabilité et des faiblesses humaines, c'est pourquoi il n'y a pas de jugement dans mes propos. Nous avons tous des ornières dans lesquelles nous passons le plus clair de notre temps, sans même pouvoir imaginer que d'autres chemins sont possibles, sans même pouvoir aimer ce qui nous en ferait sortir. Alors pourquoi devrais-je juger plus sévèrement les séductrices plutôt que moi ou d'autres ? Je laisse ça aux juges, à la loi et aux moralistes, ce n'est vraiment pas ma tasse de thé ; mais laissez-moi cependant vivre mes émotions en arrêtant de me juger pour mes mots ; en certains domaines il n'y a que les actes qui comptent.

 

Avez-vous déjà vécu l'Amour Absolu, celui avec deux grands A ?

 

Oui…

 

Alors qu'est-ce qui s'est passé pour que cet amour si entier aboutisse à une rupture ?

 

Dans la série des généralisations, je vais vous débiter un tas de lieux communs :

 

- les femmes ont besoin d'admirer et même d'idolâtrer pour pouvoir continuer à aimer. C'est vrai, aucune n'a supporté que je puisse me montrer avec mes faiblesses, il y en a même qui ont sadiquement appuyé là où ça faisait mal.
-
les femmes ne peuvent vivre l'amour qu'en fusionnant totalement avec leur sentiment, au point qu'elles se perdent elles-mêmes en oubliant même qui elles sont. Cela fonctionne assez bien jusqu'au jour où cette ferveur laisse place à la haine contre celui qu'elles rendent responsable de cette perte d'identité.
-
les femmes sont incapables de vivre les conflits et les frustrations sans que tout ne soit remis en cause.
-
les femmes croient que quand elles ont donné leur corps, elles ont tout donné et que les hommes ne peuvent rien vouloir de plus d'elles.
-
les femmes prennent tous les constats de réalité et les ressentis des hommes pour des jugements remettant en cause ce qu'il y a de plus fondamental en elles. Elles ne comprennent pas qu'un homme peut continuer à les aimer même avec des imperfections (qui sont toujours relatives) et avoir ses propres émotions sans que cela ne prête à conséquences pour la relation et pour elle.
- les femmes ont une sécurité narcissique trop souvent très fragile, qui demande un travail permanent de réassurance généralement assez casse-couilles pour un homme. D'ailleurs, j'en ai rarement rencontré qui étaient capables de plaisanter sur elle-même, alors n'évoquons même pas la possibilité que quelqu'un d'autre le fasse, car elle appuie alors sur le bouton nucléaire sans aucun état d'âme.

- les femmes détestent les gentils et les hommes qui leur disent oui sans condition...

 

Mais les femmes ne sont pas vraiment responsables de ces lieux communs. Tout dans notre société concourt à laisser les femmes à des places d’enfant en l’attente de l'avis de l’autorité et c’est un très pénible travail que de s’en extraire pour elles sans tout casser. Personne, et surtout pas leur mère, ne leur a jamais dit qu’être une femme c'est merveilleux, qui ne leur manque rien, qu'elles ont "tout" comme les hommes (et à mon avis même plus), et que cela leur donne une place au moins égale à eux.

Cependant au final, aucune de ces généralisations stupides n'arriveront jamais à me consoler de n'avoir pas su garder les êtres que j'aime. En vérité, j'ai merdé parce que je n'arrivais pas à gérer, à contenir, le feu qui brûlait en moi.

 

Quels sont les signes annonciateurs d'une rupture ?

 

C'est quand il faut se mettre d'accord sur des projets communs qu'en général les vrais problèmes commencent… que les différences, qui étaient autant d'attirances auparavant, deviennent des obstacles insurmontables. De simples discussions que l'on menait auparavant d'un ton badin et détaché, deviennent des enjeux émotifs qui dépassent toutes nos raisons. Nous (et il faut bien le dire en particulier les femmes qui semblent devenir de plus en plus susceptibles) sommes prompts alors à prendre un simple avis pour un jugement, un désir pour une domination, une manifestation d'amour pour un envahissement, un trait d'ironie ou d'humour pour une insulte, une hypothèse ou un constat de réalité pour une déclaration de guerre… Tout semble alors se passer comme si la personne que nous avons en face et avec laquelle nous avons vécu tant d'instants magiques n'était plus celle que nous avons voulue, désirée et aimée.

La confiance qui nous semblait aller de soi devient vacillante et tout devient prétexte à alimenter le sentiment qu'on s'est peut-être trompé de personne… Nous vivons tous des angoisses dès qu'il s'agit de concrétiser par des actes réels (partir en vacances, vivre ensemble, prendre une maison à deux, faire un enfant, …) nos sentiments, car tout ces actes impliquent que nous fassions des deuils psychiques. Tout peut alors devenir prétexte pour provoquer la rupture qui nous soulagera de ces angoisses.

 

Nos parents auraient-ils eu moins de problèmes de couple que nous ?

 

Vous voulez dire : est-ce qu'ils étaient plus sains psychologiquement que nous ? Au vu des séquelles qu'ils nous ont laissées, il ne fait aucun doute qu'ils se débattaient dans les mêmes interrogations et affrontaient les mêmes écueils. Nous reproduisons au grand jour leurs errances intérieures ou du moins ce que nous en avons perçu étant enfant…

 

Mais alors qu'est-ce qui explique que les couples arrivaient malgré tout à durer plus que nous, même si cela se faisait souvent au prix d’hypocrisies et de tromperies communes ?

 

En voilà une question où je vais pouvoir généraliser tout mon saoul.

Au-delà des explications socio-économiques (notamment celle concernant l’émancipation des femmes), il est probable que les basculements culturels intervenus dans les années 70 ont laissé des conséquences durables sur les êtres. Le droit au plaisir a remplacé les valeurs de devoir et la morale sociale. La croyance que la souffrance apporterait forcément la rédemption a disparu au profit d'une conception du monde où il est devenu anormal de souffrir (Il n'y a pas de hasard : rappelons d'ailleurs que la France a le triste privilège de détenir le record mondial de consommation de psychotropes par habitant).

La délivrance, l'état d'adulte et la reconnaissance sociale passent maintenant par les plaisirs que nous avons su accumuler, plutôt que par la somme de souffrance que nous aurions su affronter sans nous effondrer et qui auraient fait de nous des êtres humains.

Mais s’il est devenu anormal de souffrir, comment dépasser l'inévitable et massive angoisse qui submerge tout être confronté aux émotions amoureuses, à la découverte et à la vie avec un "autre" ?

Nous avons tous développé différentes stratégies pour ne pas subir ces angoisses, j'ai même connu une femme qui disait ne pas connaître ce sentiment, et pourtant cela ne l'a pas empêchée, à la suite d'évènements difficiles à vivre pour elle, de faire une décompensation qui lui a fait faire des bêtises.

Nos parents eux étaient tenus par la culpabilité, une certaine morale et la pression sociale. C'était leurs garde-fous pour ne pas tout foutre en l'air à chaque fois qu'ils se confrontaient à leurs propres angoisses. Dans le silence de leur cœur je crois qu'ils souffraient tout autant que nous et pire ils ne pouvaient même pas s'y soustraire.

Tous ces verrous n'existent plus pour nous ; nous refusons de souffrir, de faire le travail intérieur nécessaire pour dépasser nos souffrances, nous rendons responsables les autres de ce qui nous arrive, et nous avons une vision idéalisée de l'amour où il ne devrait y avoir que du plaisir ; alors évidemment tout se termine beaucoup plus vite…

Par ailleurs, je ressens que nous sommes loin d’avoir digéré la révolution des rôles hommes/femmes. Bien sûr, rationnellement et idéologiquement, nous sommes tous d’accord avec les droits qu’ont conquis les femmes. Mais nos inconscients ne s’y sont toujours pas adaptés et il faudra probablement plusieurs générations pour que cela devienne une réalité autre que formelle. Pour la plupart, nous continuons à vivre une espèce de dichotomie entre nos fantasmes et nos discours, entre ce que nous essayons d’être et ce que nous arrivons réellement à vivre. Il n’y a rien de plus terriblement déstabilisant à vivre qu’un discours qui n’est pas en phase avec nos peurs fantasmatiques profondes. La séparation des rôles et des fonctions avait (et continue d’avoir dans beaucoup de cultures) l’avantage de nous tenir à l’écart de nos peurs fantasmatiques les plus primaires… Aujourd’hui, nous sommes obligés de les affronter, si nous voulons être en phase avec nos discours et nos nouvelles formes de vie à deux. C’est beaucoup plus difficile pour tous. Vous savez les règles de soumission des femmes aux hommes dans la plupart des cultures ont des fonctions d’une trivialité évidente pour tous ceux qui ont un peu travaillé sur eux-mêmes (que cela soit pour les hommes ou les femmes), elles empêchent les hommes de ressentir leurs peurs primaires des femmes et vice versa pour les femmes… Nous, nous avons fait d’autres choix, alors évidemment, nous devons également nous en coltiner toutes les conséquences psychiques et les déstabilisations qui vont avec.

 

Pourquoi est-ce si difficile de vivre à deux ?

 

Rien n'est "naturel" dans la rencontre et la vie à deux. Outre les plaisirs charnels, sensoriels, émotionnels, intellectuels et autres qu'une vie de couple peut offrir, que faisons-nous de nos peurs et de nos désirs d'enfant qui ne cesseront de nous habiter toute notre vie ? Comment ne pas sentir que l'amour est également une suite ininterrompue de renoncements et de deuils ? Comment croire que nous sommes préparés à préférer le réel plutôt que nos fantasmes ?

C'est vrai aimer l'autre quand il pète, quand il est malade, quand il dit non, quand il ne vous satisfait pas au lit, quand il est indifférent, quand il n'est pas à la hauteur, quand il s'éloigne, quand il est trop envahissant, quand il ne fait pas face, quand son corps commence a donné des signes de flétrissures, quand il ne vous comprend pas, quand il perd ses cheveux, quand il est bête, quand il sent mauvais, quand il est mauvais, quand il est méchant, quand il est petit, quand il est faible ou lâche, quand il ronfle, … la liste est aussi longue que peut l’être l’énumération de tous les états humains, … relève d'un sacerdoce qui n'a rien de réjouissant. Alors pourquoi voudriez-vous que cela soit facile de vivre à deux ???

C'est pour faire face à tout cela que l'être humain a inventé l'Amour (et un tas d'autres formes d'attachement parfois même non désintéressées) qui permet d'avoir une vision idéalisée de l'autre où pour le moins de supporter même ses défauts, et également de dépasser nos peurs et nos répulsions. Mais évidemment c'est un sentiment qui est difficile à tenir dans la durée et tôt où tard il faudra affronter la "crise de réalité" dont on sort en principe (à l'exception du divorce) soit en devenant des adultes capables d'aimer même des défauts… soit des hypocrites…

 

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