L'interview imaginaire - (fin)

Publié le par Luigi MANATA

Nos parents arrivaient pourtant bien à vivre ensemble eux ?  

 

Oui, mais aujourd'hui plus personne, ni aucune valeur ne nous oblige à trouver des façons d’accepter et même d’aimer l’humanité de l’autre dans ce qu’elle a de plus repoussant (même si en regardant au fond de soi, on sait bien que nous avons tous à peu près les mêmes travers humains). En conséquence, les notions de couple et d’amour sont en train de disparaître, au profit d’un aménagement de nos solitudes où nous compensons par la consommation ce que les échanges d’être à être, ne nous donnent plus. Puisque que nous refusons d'accepter chez l'autre l'intégralité de ce qui le constitue, alors nous n'aimons que sa capacité à correspondre à nos fantasmes. Tout le monde semble avoir oublié que "la meilleure des relations est celle dans laquelle l'amour que chacun porte à l'autre dépasse le besoin que nous avons de l'autre".

C’est le triomphe de l’avoir sur l’être et on comprend bien que finalement ces types d’idéologie et de comportements arrangent plutôt la machine capitaliste : la séduction permanente requière une grande consommation d’accessoires matériels et de prestations de services ; et il n'y a probablement pas de hasard au fait que le système économique et moral se soient parfaitement accommodés et aient même encouragé cette nouvelle façon de vivre…. Mais c'est un autre sujet.

 

Vous regrettez les valeurs passées ?

 

Il n'y a pas de regret ou de jugement à avoir c'est ainsi… et d'une certaine façon, c'est plutôt un progrès que ces changements nous aient permis de sortir de 2 000 ans de croyance judéo-chrétienne où souffrir était une promesse d'élévation psychique. Si on peut se réjouir que nous sortions de ce masochisme coupable, il faut croire que nous n'en sommes encore qu'au stade où nous avons jeté la croyance avec ce qu'elle apportait de force psychique et de maturité.

Par exemple, cela peut paraître ringard de penser que le mariage a encore une place dans notre société. Pourtant au-delà des falsifications qui l'entourent, les préceptes qui le justifient sont d'une grande sagesse. Mais pour arriver à percevoir cela, il faut s'intéresser, comprendre et assimiler toute la force, la portée symbolique qu'impliquent l'engagement d'aimer quelqu'un "pour le meilleur et pour le pire" et de se devoir "fidélité, assistance et secours". Nos prédécesseurs aussi loin qu'on remonte dans le temps, savaient déjà dans quels labyrinthes la vie à deux peuvent nous conduire, dans quels affres émotionnelles nous sommes tous enclins à plonger lorsque nous sommes confrontés à "l'autre que j'aime". Ils savaient qu'il fallait tenir envers et contre tout, en considérant qu'au-delà du chemin se trouvait une récompense. Il savait que l'amour est comme un processus thérapeutique où nous vivons et revivons de manière hypersensible toutes nos blessures antérieures. Si nous ne sommes pas prévenus contre ça, si notre engagement n'est que pour le meilleur, si nous ne savons pas être présents quand l'autre se perd dans ses blessures, si nous ne savons pas que nous ne sommes pas responsables du passé de l'autre, si nous ne savons pas nous-mêmes mettre en perspective nos propres souffrances, si nous ne nous sentons pas responsables de nos répétitions et aucunement de celles de l'être aimée… alors nous ne sommes pas prêts à rencontrer l'autre, à l'aimer et a fortiori à nous "marier". Alors oui de ce point de vue là, les "valeurs passées", comme vous dites, avaient une force et indiquaient une direction qui permettaient de mettre en perspective les inévitables souffrances présentes dans la vie à deux, en nous promettant une "révélation", une "délivrance" et une "récompense" au bout du chemin. Je ne sais pas si cela existe vraiment, mais je sais qu'on est en principe toujours plus fort et épanoui après avoir surmonté des épreuves, au lieu de les fuir.

 

Dans votre récit il est beaucoup question de psy. Est-ce que vous en faites un moyen indispensable à l'épanouissement des êtres et des couples ?

 

Question difficile parce que je ne sais pas à qui je m'adresse en parlant et qu'il y a encore beaucoup de préjugés sur ce type de démarche (voir un psy c'est, encore, pour un grand nombre de personnes, être fou ou pour le moins accepter de se considérer comme un malade), mais également parce qu'il faudrait savoir de quelle sorte de psy on parle, compte tenu qu'il y a beaucoup de méthodes et d'écoles.

Alors la seule chose dont je peux éventuellement parler, c'est de mon expérience personnelle. La première fois que j'ai vu un psy, j'en avais vraiment besoin. Dans mon adolescence, compte tenu de mon contexte familial, je suis passé par tout un tas d'actes d'auto destruction et j'allais vraiment très mal. Il est probable que sans l'aide de mon psy de l'époque et de mon frère, je ne serais plus là pour vous parler. Puis j'ai fait une grave erreur de discernement en me mettant sous la coupe d'une autre psy qui était une secte à elle toute seule. J'ai perdu beaucoup de temps, un amour et aussi pas mal d'argent… Aujourd'hui, je considère ma démarche plus comme un moyen d'épanouissement personnel que comme une nécessité vitale. Une espèce de hobby pour aller toujours plus loin dans les entrailles et la connaissance de moi-même. Au lieu de lire des livres de psy, de philo ou de religion, je crois qu'il est plus efficace d'aller voir par soi-même ce qui se passe en soi avec l'aide de quelqu'un qui a déjà fait un chemin ; ce d'autant plus que notre société n'a pas d'endroit et n'a pas la culture de l'intériorité, de la recherche personnelle et des processus psychiques (comme en Inde par exemple ou même dans les pays scandinaves).

Je crois qu'il serait plus que temps d'ailleurs que les hommes et les femmes veuillent bien se pencher sur les mécanismes inconscients qui régissent le monde, plutôt que d'essayer (sans jamais aucun succès) de trouver des recettes pour régler les problèmes dans le réel. Si nous voulons devenir maître de nos destins et avoir un vrai libre arbitre, nous devons d'abord admettre que nous sommes l'enjeu de forces intérieures inconscientes et que tant que nous refusons de les reconnaître elles nous dépassent tous et nous font faire n'importe quoi. Comme je le faisais remarquer pour une autre question, nos désirs et nos souhaits de vie à deux sont la plupart du temps en totale opposition avec nos terreurs fantasmatiques. Nous voulons vivre comme des êtres du XXIème siècle, mais c’est encore notre cerveau reptilien qui gère nos émotions. Notre capacité à vivre avec les autres est restée au niveau de celle de l’homme des cavernes, alors il ne faut pas s’étonner que cela soit de plus en plus difficile psychologiquement et émotionnellement, pour nous, de vivre à deux. J’en arrive même à faire l’hypothèse que la résurgence des mouvements intégristes (de tous bords), outre les conditions socioéconomiques et politiques contextuelles, doivent beaucoup également à la révolution des mœurs occidentales. Quoi de plus simple quand on a peur, que de se réfugier dans des doctrines qui éloignent l’objet de la peur (en l’occurrence celle de la femme), en la rationnalisant et en lui donnant un sens divin, qui rend tous ces gens, qui font ces choix, irresponsables de leur incapacité inconsciente à considérer la femme comme une égale.

En fait, nous allons sur la lune et nous pouvons communiquer instantanément avec le reste de la planète, mais nos sentiments et notre maturité psychologique sont restés au niveau des enfants paumés que nos ancêtres millénaires étaient déjà avant nous. Et encore, … Parfois on peut se demander si nous ne sommes pas en pleine régression à ce niveau là. Nos aïeuls se conformaient au cadre socioculturel qui était le leur et finalement leurs angoisses se canalisaient dans les rôles qu'ils devaient jouer. Nous, à force de vouloir la vérité, le beurre, l'argent du beurre et le reste, nous sommes vraiment paumés. Alors la psy comme moyen pour devenir plus libre, oui c'est certain et il n'est évidemment pas nécessaire de se sentir "malade" pour faire ce type de démarche. Pour autant, je n'en fais pas un dogme et chacun a le droit de se trouver bien avec ce qu'il est sans l'aide de personne.

 

Dans votre récit, vous vous dites agnostique qu'est-ce que cela veut dire ? Vous ne croyez en rien ? Vous ne croyez pas en l'existence de Dieu, du Paradis et de l'Enfer ?

 

Hou lala ça devient très séreux… en plus il y a plusieurs questions. Et est-ce que cela a encore un rapport avec l'amour ? Mais bon je ne vais pas me défiler, je vais vous dire ce que je "crois".

Au risque de vous faire de la peine, il faut que je vous dise une chose importante : les morts sont morts… Ils ne sont plus nulle part dans le monde physique, à part dans la terre qui les entoure, mais là encore il ne s’agit que de matière plus d’une personne. On peut faire un tas de suppositions sur l’existence de mondes parallèles de nature non physique et non vérifiable scientifiquement, et même y croire mordicus, soit… Mais de toute façon la foi ne se prouve pas. On l'a ou on ne l'a pas et moi je ne l'ai pas. La seule chose dont je suis intimement persuadé, c’est de l’étonnante capacité des humains à élaborer toutes sortes de croyances nécessaires à l’acceptation de leur douleur… capacité que parfois j'envie tant j'imagine qu'elle peut apaiser les souffrances, même si elle m'est totalement étrangère.

 

Le seul "endroit" où les morts survivent encore et toujours, c’est dans notre psychisme : dans nos émotions, dans nos affects, dans nos cœurs, dans nos fantasmes, … L’inconscient ne connaît pas le déroulement linéaire et chronologique du temps, seul lui est simultané, intemporel et aucun phénomène matériel ne peut modifier son cours ; l’inconscient "vit", "agit" et "évolue" détaché des contingences physiques communément admises ou observables… Bien sûr, j'admets qu’au niveau du monde qu’étudie la physique quantique, celui-ci aurait plutôt tendance à avoir les mêmes propriétés que celles de l’inconscient ; mais cela ne prouve qu’une chose c’est que l’inconscient aurait bien un support biologique et pas pour autant qu'un "Dieu" existe.

 

C’est probablement parce que je suis profondément agnostique, que ma vie a été et est encore parfois si difficile. Vraisemblablement c’est cela qui explique également en partie pourquoi mes démarches introspectives sont si interminables… D’ailleurs Science et Vie, eux si rationnels, en ont fait le thème d'un de leur dossier. Leurs conclusions sont vraiment intéressantes : les gens qui "croient" vivent plus vieux et sont moins sujets à l’anxiété que les autres. S&V attribue cela au monde magique tout puissant, avec lequel les gens qui ont la foi, arrivent à "leurrer" leur cerveau pour lui faire produire de l’endorphine… Tout ce que je n’aurai probablement jamais la chance de vivre pour ma tranquillité personnelle et tout ce qui continue probablement à constituer une grande partie de mes désespoirs… J’aurais tant voulu "pouvoir croire comme presque tout le monde", mais je crois que ce n’est définitivement pas pour moi, ce qui ne m'empêche pas d'avoir des extases d'ordre mystique et même de prier.

 

A part le constat que je fais sur l’inconscient (qui est peut-être d’ailleurs une croyance en soi), il y a quelque chose en moi qui refuse obstinément l’existence d‘un quelconque "monde magique"… L’existence de forces qu’on ne comprend pas bien ou de l'amour, oui, … mais celui de mondes parallèles où nous survivrions après la mort, non… Quand tous ceux qui ont connu mon frère auront disparu, quand la "matérialité ou réalité" psychique qu’il a transmise se sera diluée dans les quelques générations suivantes, mon frère aura également terminé son existence virtuelle… Et ainsi de suite pour chaque être. Je sais c’est désespérant, le psychisme refuse toute mort, dans son monde intemporel l’idée d’une fin est un concept inaccessible. En cela, les enfants sont notre plus belle et plus "réelle" illusion que nous continuerons à vivre après notre mort. Mais je n’ai pas d’enfants… du moins pour l'instant.

 

Mais bon, je n'empêche personne d'avoir la foi, si ça leur fait du bien. Je fais juste le vœu qu'ils n'oublient jamais que les "croyances", de quelque ordre que cela soit (y inclus les politiques), ont été et continuent à être les justifications qui ont fait le plus de morts dans l’histoire de l’humanité. Face à cette vérité, nous devrions plus que méditer, car le monde qui est le nôtre, avec son cortège d'intégristes de tous bords, devient plus que jamais très dangereux pour tous ceux qui ne partagent pas les mêmes croyances, c'est-à-dire pour tout le monde ; ce d'autant plus que les moyens létaux à la disposition des obscurantistes n'ont jamais connu un tel niveau de morbidité.

 

Qu'est-ce que vous aimeriez encore que les femmes vous expliquent d'elles ?

 

Ouf, … on revient à des questions plus légères… Sans tomber dans le travers des généralisations grossières, j'ai du mal à comprendre comment les femmes ont digéré leur "libération" et peu d'entre elles savent parler d'elles en intégrant cette donnée historique. Comme si un voile pudique s'était glissé sur les conséquences de la fin du patriarcat (bien qu'il soit également vrai que la "bête" n'est pas encore tout à fait morte…).

Sinon de façon plus prosaïque chaque rencontre étant unique, j'ai encore tout à apprendre, tout à partager et tout à vivre avec elles. Je ne suis pas fixé par des limites ou des objectifs, ce sont les hasards de la vie qui décideront pour moi.

 

Qu'est-ce qui selon vous marque ou marquera un vrai changement de société dans les rapports homme/femme ?

 

Par rapport à la façon de vivre les relations, les changements sont assez visibles pour qu’on n’ait pas besoin de les énumérer. Par contre, c’est assez difficile à décrypter sur le plan psychologique et affectif. D’abord parce qu’il est rare qu’on puisse constater toutes les conséquences des mutations sur une seule génération. Ensuite, le fait que les rôles sociaux soient devenus bisexuels semble pour l’instant nous avoir plongés dans une espèce de bordel intérieur où les angoisses se sont déplacées de manière assez inattendue. Pour rester dans des généralisations, la liberté légitime que les femmes ont gagnée se paye souvent par des angoisses "d’abandonite" assez violentes et envahissantes, doublées de la peur de n'être que des objets sexuels. Les mecs ne sont pas mieux. Ils ont perdu la position de protecteur et de chasseur qui leur donnait une place privilégiée dans la continuité du couple ; cette fonction qui donnait également un sens à la relation. Du coup non seulement, ils leur arrivent beaucoup plus souvent de se demander se qu'ils font avec une femme, mais en plus ils ne comprennent plus cette peur de "l'abandonite". Paradoxalement, cela leur fait maintenant très peur, car ils ne supportent plus de se sentir responsable du bonheur de l'autre... Mais ceci est une toute petite partie des problèmes nouveaux qui se posent aujourd'hui et à coup sûr une projection tout à fait personnelle…

Quant aux changements futurs qui marqueront un vrai virage, je crois qu'ils ne sont pas trop durs à deviner :
- quand les femmes accepteront et assumeront qu'elles sont aussi capables d'être des salopes, comme nous les hommes, sans que leur narcissisme ne soit blessé à mort ;
- quand les hommes pourront pleurer en public sans mettre tout le monde mal à l'aise ou passer pour des pédés ;
- quand il y aura autant de femmes incompétentes que d’hommes à des postes à responsabilité ;
- quand les hommes se sentiront aussi bien avec les femmes qu’avec leurs potes et vice versa pour les femmes avec leurs copines ;
- quand les femmes seront capables d’aimer sans se perdre et les hommes sans se sentir obligé de jouer un rôle prédéterminé ; …

Alors notre société aura fait un très grand pas.

 

Même si l'on peut préférer faire sa vie avec quelqu'un avec qui on partage des affinités, il n'en reste pas moins vrai que le véritable amour se fout totalement des différences ; et même plus, il s'enrichit, se fortifie et s'amplifie avec elles…

 

Qu'est-ce que vous détestez encore chez certaines femmes ?

 

Je déteste le mensonge et l'hypocrisie, au point qu'il faut même que je fasse attention à ne pas devenir un ayatollah terroriste de la vérité, car comme chacun le sait celle-ci est toujours relative. Par exemple, j'exècre toutes les saintes-nitouches, qui masquent par de beaux mots et leur bonne éducation chrétienne la violence qu'elles agissent en acte et qu'elles ne s'avouent pas à elles-mêmes ; mais aussi les BCBG, fleurs bleues et autres putains bourgeoises, farcies de romans à l'eau de rose, qui voudraient oublier que même un parfum Guerlain n'arrive pas à masquer les odeurs de merde, dont elles sont constituées comme tout le monde. Et surtout ne leur rappelez jamais cette réalité, car elles vous rayeraient instantanément de leurs relations fréquentables… Mais en même temps j'entretiens des relations paradoxales avec ce genre de personne, car elles ont aussi quelque chose qui m'attire parfois et que je ne sais pas bien définir ; peut-être encore un petit peu de masochisme...

 

Vous accordez beaucoup d'importance aux mots ?

 

Oui et ce sont les femmes qui m'ont appris ça (souvent en me renvoyant douloureusement dans mes 15 mètres), car j'ai longtemps été assez maladroit et je ne me rendais pas compte que les mots peuvent blesser pire que des armes, un vrai éléphant dans un magasin de porcelaine ; d'ailleurs je continue à traquer ce travers en moi.

Les mots ont un sens et je tiens beaucoup à l'exactitude des définitions, mais quand même pas au point de me priver du plaisir de jouer avec eux ou de me restreindre ou d'avoir des tabous dans leur utilisation, pas au point de déclencher une guerre totale pour un qui serait de travers. Quand je pense que nous avons échappé de justesse à un affrontement atomique est-ouest, déclenché par une erreur de traduction qui a généré un quiproquo entre Khrouchtchev et Kennedy au cours d'une séance à l'ONU (si mes souvenirs sont bons), cela m'interroge sur le pouvoir des mots.

C'est comme si nous avions définitivement relégué au second plan le sens des actes (c'est d'ailleurs une tendance lourde et malsaine de notre société). Comme si le seul vrai pouvoir réel était celui de dire et croire même l'inverse de ce que nous faisons. Certains ont appelé ça le pouvoir du verbe, moi je crois qu'il s'agit plutôt d'hypnose verbale. On sait parfaitement que quand le cerveau est confronté à un paradoxe (mensonge par rapport aux faits), il est frappé de stupeur et d'inhibition d'action, où le seul sentiment qui persiste après, est dans le moins pire des cas un étrange malaise et dans le pire un état psychotique en principe transitoire. Ce sont des techniques connues des bonimenteurs, des hypnotiseurs, des dictateurs et qui semblent aujourd'hui être devenues le lot quotidien de nos politiques. Il ne faut pas qu'il s'étonne du rejet que l'ensemble de la population leur manifeste. Je classe d'ailleurs le mensonge, qu'il soit volontaire ou par omission, comme la seule parole qui soit un acte.

Ne devrions-nous pas accorder plus de valeur au sens des actes plutôt qu'aux mots ? Ne devrions-nous pas plus privilégier l'adéquation des mots avec les sentiments et les actes qui en résultent ? A ce niveau là, la cohérence n'est pas encore une valeur en hausse dans notre monde. Si les hommes politiques sont le reflet de l'état de la société qui les a mis en place, alors il y a vraiment encore beaucoup de chemin à faire pour retrouver la vérité des mots et des actes…

 

Qu'est-ce qui a été lé plus difficile à écrire dans le déroulement de votre livre ?

 

Incontestablement c'est, la rupture, le deuil et la résurrection, ne serait-ce que parce 90 % du livre a été écrit en 6 mois, et que j'ai mis plus d'un an et demi à écrire les 10 % restant constitués des quatre dernières parties, que j'ai écrites et réécrites des dizaines de fois, car rien ne me convenait. Dans une de vos questions précédentes vous me demandiez d'ailleurs pourquoi la rupture est si brutale… En fait, j'ai écrit plusieurs versions en y intégrant le récit de nos rencontres réelles jusqu'à leur dénouement… Mais pour moi, ça ne cadrait avec le reste et c'était toujours trop ou pas assez… Oui, écrire la fin a vraiment été difficile.

En écrivant ce livre capharnaüm, je n'ai cessé de me demander comment j'allais expliquer la rupture et illustrer le deuil. Vous abreuver de lieux communs sur le pourquoi des ruptures ? Vous décrire ma tristesse, mes désespoirs, et celles des femmes que j'ai perdues ? Vous faire partager mes idées fixes, l'interminable supplice des interrogations qui restent sans réponse ? Vous accabler de mes mortifications, celles qui font que l'estime de soi-même est au plus bas, celles où la honte de s'être fait et de s'être berné soi-même se disputent au désespoir de n'avoir pas été à la hauteur ? Mais je ne me sentais pas le courage, … peut-être parce que vivant des deuils amoureux, à l'instant où j'écrivais les mots, il me semblait insurmontable d'avoir le recul qui me permettrait de dire quelque chose qui pourrait intéresser un public sans y laisser ma peau. De plus, je voulais à tout prix éviter de tomber dans le travers dégoulinant et puant des livres révélations qui ont érigé l'exhibitionnisme des raconteurs et le voyeurisme des lecteurs au sommet des nouvelles valeurs marchandes. J'ai encore un peu de pudeur…

Mais par ailleurs, il n'y a pas de hasard au fait que je n'arrivais pas à "terminer" justement des chapitres qui parlaient de la fin. Rappelez-vous : je sais finir, mais pas terminer et cela a toujours été un problème pour moi d'accepter la fin et d'arriver à passer à autre chose. Cela reste un mystère pour moi que certaines personnes arrivent à savoir quand leur amour est fini. Si vraiment ils ont aimé, comment peuvent-ils savoir qu'il n'y a plus rien ? A moins que la nature de leur sentiment ait été autre, c'est impossible...

Mais peut-être que le fait que vous soyez en train de lire ces lignes tendraient à prouver que je serais "guéri" de cette malédiction.

 

Qu'est-ce que vous diriez à quelqu'un qui est train de vivre un deuil amoureux ?

 

Strictement rien, j'essayerai juste de l'écouter avec bienveillance, amour et peut-être de le faire rire de lui-même, car il est assez difficile et rare de trouver les paroles justes qui pourront vraiment soigner dans ces cas là.

Dites à quelqu'un qui vit visiblement une répétition fantasmatique œdipienne maladive et douloureuse, que son amour est impossible, sans avenir, et vous lui redonnerez l'espoir qu'il va y arriver. Dites à une personne qui est dans une déception amoureuse que ce n'est pas rationnel, qu'il va rencontrer une autre personne qui lui conviendra mieux, et vous augmenterez de plusieurs degrés sur l'échelle de Richter son désespoir… Le deuil amoureux a ceci de paradoxal c'est que l'essentiel de la souffrance n'est pas accessible au réel… Mais c'est probablement également vrai pour toute sorte de souffrances psychiques et affectives, comme on l'a expérimentalement appris. Par exemple, il ne sert strictement à rien de dire à un déprimé qu'il n'a aucune raison réelle d'être malheureux ; ce qu'il vit est sa réalité ; et là ça n'est pas mon métier de dire comment il faut soigner cela. Je sais juste pour l'avoir éprouvé moi-même comment moi je me suis débloqué, mais je sais également que je ne peux en aucune manière (pour le coup) en faire une généralité.

 

Comment positiver une rupture ?

 

Vous ne m'avez pas déjà posé cette question ? Ha bon…

Le problème est de savoir si nous saurons entendre et prendre ce que toute rencontre nous donne pour grandir ou si nous la vivrons comme une énième répétition stérile.

C'est une banalité de dire que c'est toujours difficile dans un premier temps de digérer une blessure supplémentaire. Ça n’est jamais sans conséquence. Généralement au début, cela sape un peu plus le peu de confiance que nous avions encore en l’autre et en nous-mêmes. Mais c’est un mauvais calcul que de se replier sur soi (j'en parle par expérience), car si l’on s’abandonne à ce refus du monde, c’est la fin de la vie elle-même que nous programmons et toute nouvelle possibilité d’avoir une autre "chance".

Toutes les épreuves ont quelque chose à nous apporter, mais quand on a le nez dans le guidon de la souffrance, c'est évidemment quasiment impossible à percevoir. Plus qu'un long discours, j'ai été frappé par un grand petit roman d'Anna Gavalda qui illustre assez bien ce retournement dans l'épreuve. Il s'agit de "Je l'aimais", où comment une femme qui se fait larguer par son mari prend conscience en écoutant son beau père qui lui raconte sa vie amoureuse gâchée, pourquoi cette séparation est un bienfait pour elle et son ex. C'est un petit bijou, de ceux qui n'ont pu être écrit que sous le coup d'une révélation intérieure, consécutive à une épreuve réelle. Même si elle en a expurgé la longueur des minutes qui durent des heures quand on souffre, je crois que c'est quand même génial de montrer à quel point un drame recèle en soi quelque chose qui va nous grandir, nous ouvrir de nouveaux mondes. D'ailleurs, elle est un exemple vivant de cette vérité, car depuis sa séparation, il semble qu'elle se soit "débloquée" pour devenir une écrivaine qui compte et qui comptera, pour mon plus grand plaisir et celui des milliers de gens qui la lisent.

Mais, je ne saurai pas vous en dire plus, car c'est encore un type d'expérience que chacun doit faire par lui-même et les réponses que je me suis données ont peu de chance de fonctionner également pour d'autres, car elles ne correspondent qu'à mon histoire.

 

Qu'est-ce que vous pensez de tous les ouvrages qui prétendent nous apprendre comment les femmes et les hommes sont, ou comment vivre à deux ?

 

Il m’est devenu insupportable d’entendre toute parole désincarnée (et a fortiori sexiste, sauf parfois pour en rire), qui tendrait à généraliser ce que sont les hommes ou les femmes… C’est si vrai que je sens sincèrement et profondément que nous sommes tous totalement au-delà de tous ces préjugés, croyances, fantasmes, … même la distinction homme/femme me paraît idiote. Les différences entre toi et moi, oui, mais entre ce que nous sommes censés représenter, non, mille fois non. L'intoxication des généralisations stériles que l’on rencontre sur le net et partout me fatigue au plus au point. Cela nous enferme dans des rôles et des attitudes caricaturales, … comme si nous n’étions pas capables d’être autre chose.

Je ne me sens bien qu’en compagnie des femmes qui ne me regardent pas et ne m’entendent pas comme si j’étais l’incarnation de leurs préjugés ou de leur histoire qui bafouille en recherche d'un happy end. C'est difficile de savoir ce qu'est le véritable amour, celui qui permet de découvrir l'autre à l'endroit où il se trouve vraiment… Il me semble le savoir pour moi et peut-être est-ce cela le plus important pour arrêter de vivre avec des clichés.

Mais pour revenir à votre question : il ne faut pas aller chercher dans les bouquins des réponses qu'on ne peut trouver qu'en soi et qui n'ont de valeur que par les expériences que l'on peut faire par soi-même. Nous sommes tous uniques et vous pourrez lire tous les manuels de philo, de psycho, de socio, de religion et tout ce que vous voulez, vous n'en deviendrez pas pour autant meilleur pour vous-mêmes et les autres. Il y a même le risque que vous n'attrapiez la maladie de l'énarque ; vous savez très intelligent, très con et malheureusement semble-t-il incurable. Je sens que je suis encore en train de me faire de "nouveaux amis" en disant ça…

 

Quand même, si vous aviez 5 ou 6 textes ou livres à conseiller à vos lecteurs qui s'intéressent à l'amour ?

 

Vous insistez vraiment ? Bon alors à mon corps défendant, en restant très bateau et très généraliste :
- "Lettres à un jeune poète" (surtout celle intitulée : Rome le 14 mai 1904) de Rainer Maria Rilke que je ne me lasse pas de relire tant sa vision est prophétique et sa conception de l'évolution du couple pleine de promesses.
- "L’invitation" dans Le Rêveur d’Oriah : traduit par Urwana Shandar pour Relcom Ressources, pour la beauté et la vérité des sentiments exprimés ; personnellement j'y rajouterais bien quelques "invitations" supplémentaires en y ôtant également la référence à une déité, mais je n'ai pas encore trouvé le temps de le faire.
- "Fragment d'un discours amoureux" de Roland Barthe qui regroupent des textes par thématique, pas toujours facile d'accès, mais des fois il ne faut pas essayer de comprendre juste se laisser imprégner par la musique des mots et ça fait du bien.
- "Avoir ou être" d'Eric Fromm qui a tout compris aux difficultés d'aimer.
- Dans un style un peu plus réac et pour autant plein de sagesse à l'usage des femmes Denise Desjardins : "Mère, sainte et courtisane".
- "Pourquoi je t'aime" d'Andréa X qui est la plus belle lettre d'amour que j'ai reçue et lue, mais désolé elle n'a pas encore été publiée…

Mais il y en a tellement d'autres, tout aussi passionnant… Le mieux c'est encore de pratiquer plutôt que d'aller chercher toutes les réponses dans les livres, comme je vous le disais précédemment…

 

Merci…

 

Merci à vous d'avoir été si patient et y-a pas de quoi, c'est toujours un plaisir de pouvoir faire semblant d'être beaucoup mieux que je ne le suis en réalité et de jouer le mec qui sait (jusqu'à en être gonflant pour les autres), alors que je suis encore trop souvent tout aussi paumé que tout le monde.

N'oubliez pas, je ne sais pas tout et il est fort possible que je me trompe, d'ailleurs je me trompe forcément, car votre histoire n'est pas la mienne.

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Jehoël de la Croix-Jugan 04/06/2016 16:54

Je me demande parfois si nous ne faisons pas que répéter la perte de notre premier et seul amour. Certains feront le deuil mieux et plus vite en se contentant d'avoir mis leur pulsion sexuelle au service de l'instinct de reproduction. D'autres auront plus de mal à s'y résigner, non ?